dimanche 1 novembre 2020

Jean-Marie Moreau et François Feldman : les deux faces d'un même succès


Prix Vincent Scotto en 1990 pour Les Valses de Vienne


 Jean-Marie Moreau ne parlera malheureusement pas au plus grand nombre d'entre nous, et c'est bien dommage... Il n'y a qu'à voir le peu de réactions à son décès, survenu le 29 octobre dernier à seulement 71 ans. Mais pour moi qui suis la carrière de François Feldman depuis ses débuts, c'est quelqu'un de remarquable qui vient de s'en aller, associé à des dizaines de tubes du chanteur. Et s'il a aussi écrit pour d'autres, je vais ici me cantonner à la fructueuse collaboration de presque 40 ans avec François Feldman qui n'a pas caché, avec émotion, qu'il venait de perdre son meilleur ami.

Une fructueuse collaboration entamée en 1982 et qui connaîtra son paroxysme artistique entre la fin des années 80 et le début des années 90. Une amitié d'autant d'années jamais démentie et qui explique la longévité de ce duo d'exception.

Rien que pour toi

Les débuts sont pourtant difficiles pour François Feldman. Les premiers titres, signés avec Catherine Saffroy, ne rencontrent pas le succès même si les influences funky de François transparaissent déjà. Influences qui ont déjà permis au jeune homme de signer un beau succès outre-Atlantique avec son groupe Yellowhand et le titre "You want every night" en 1980. Mais de retour en France, les premiers essais sont compliqués. Mais ces titres écrits par Saffroy restent une curiosité qu'il est possible de retrouver sur les Master Série ou le CD Story consacrés à l'artiste. En 1982, François Feldman rencontre Jean-marie Moreau et, si le succès n'est pas tout de suite au rendez-vous, les morceaux se montrent un peu plus audacieux, on sent que le duo se cherche mais que le potentiel est immense : Obsession, Wally Boule Noire 1ère version, Amour de corridor... 

Slave version longue

Le prochain essai sera le bon : Rien que pour toi révèle François Feldman et met à jour sa collaboration avec Jean-Marie Moreau et sera le fer de lance du tout premier album de Feldman en 1987, Vivre, vivre. Un premier album néanmoins frustrant, entre tubes inespérés pour un premier album (Rien que pour toi donc, Je te retrouverai, mais surtout Le Mal de toi et Slave, deux ballades magnifiques) et titres un peu plus "expédiés" (Divine Eva, Elle me rend barbare, Encore plus belle endormie...) qui feront dire à Madi Tran, une animatrice TV de l'époque, à propos de Feldman "qu'avec le talent qu'il a, on ne fait pas l'album qu'il a fait". 

Le mal de toi

C'est néanmoins un album qui s'écoulera aux environs des 600 000 exemplaires, entre son succès d'estime lors de sa sortie et sa deuxième jeunesse simultanément au gros succès de l'album suivant "Une présence".

Les valses de Vienne

Une présence se dévoile à l'automne 89. Je me souviens comme si c'était hier car ça a été à la fois mon dernier 33T et mon premier CD. Porté par le poids lourd "Joue pas" intégralement signé Feldman (tous les autres morceaux du CD sont co-signés par Moreau), l'album dépasse le million de ventes (1.4) et permet à François Feldman et Jean-Marie Moreau de mettre deux titres en tête du Top 50 : Les Valses de Vienne, superbe balade romantique magnifiée par les instruments de l'Orchestre Philharmonique de l'Opéra de Paris, récompensée du prix Vincent Scotto, et Petit Franck, titre émouvant porté par un très beau clip en noir et blanc. 

Petit Franck

D'autres titres de l'opus, comme J'ai peur ou C'est toi qui m'a fait, connaîtront de beaux succès dans des versions remaniées par rapport à la version CD. C'est véritablement l'album de la consécration pour le duo Feldman / Moreau qui ambitionne désormais de frapper encore plus fort avec l'album suivant. Ce sera Magic Boul'vard.

Le Serpent qui danse

Magic Boul'vard est un album un peu à part, conceptuel sous certains aspects car pensé pour permettre enfin de voir François Feldman sur scène, après un premier report en 1990 pour cause de paternité. Mais 1991 sera la bonne avec en point d'orgue 3 Bercy bourrés jusqu'à la gueule de fans impatients et hystériques dont votre serviteur qui avait du avoir son bac pour avoir le fameux sésame. Quant à l'album, il est un peu celui des paradoxes. François Feldman et Jean-Marie Moreau font preuve d'audace mais le public répond avec un peu moins de ferveur. Le serpent qui danse, adapté du poème du même nom de Charles Baudelaire, se veut très "Gainsbourien" dans son traitement musical mais aussi dans la réalisation de son clip très lascif et envoûtant. C'est une réussite incontestable mais les chiffres de vente déçoivent un peu comparés à la qualité du titre. 

Magic Boul'vard

Idem pour Magic Boul'vard qui est pourtant un titre superbe, sublimé par la présence de la regrettée Annie Girardot dans le clip dans le rôle d'une ouvreuse dans un cinéma de quartier. Et alors que le romantique Tombé d'amour ne relève pas vraiment la tendance (les trois titres cités restant néanmoins de jolis succès), c'est un peu étonnamment Joy, écrit et composé en solo par Feldman, qui va mettre tout le monde d'accord en 1992 où, tel un raz-de-marée, le titre va rester 8 semaines en tête des ventes. Je dis étonnamment car, pour moi, ce morceau d'un père à sa fille ne me semblait pas être un succès potentiel. Encore aujourd'hui, à titre personnel, c'est un titre que je trouve relativement mineur dans la discographie du chanteur. Toujours est-il qu'il constituera aussi, et de manière encore plus inexplicable, une sorte de chant du cygne de la "Feldman-mania".

Tombé d'amour

Car les autres albums, toujours réalisés à quatre mains avec les textes de Jean-Marie Moreau à l'exception de l'opus aux sonorités dance voire techno "A contre-jour", ne connaîtront pas le même engouement, jusqu'à devenir même plutôt confidentiels pour certains alors qu'ils ont des qualités évidentes.

Se quitter sans larmes

Indigo, que j'attendais avec une impatience certaine, est ainsi une petite déception. J'ai toujours pensé qu'il arrivait un peu trop tôt après Magic Boul'vard. Il n'y a pas de vrai "tube en puissance" dedans même si "Elle est bien trop belle", premier morceau extrait, fait illusion lors de sa sortie. Le vrai potentiel de l'album est dans le titre Se quitter sans larmes, mélancolique à souhait, mais son propos très personnel (la rupture compliquée de François Feldman d'avec la mère de sa fille Joy) incite probablement le chanteur à ne pas le sortir en version single. Le texte de cette chanson, signé Jean-Marie Moreau comme toutes sans exception sur cet opus d'ailleurs, est très émouvant. Pour le reste, malgré l'absence de vrais morceaux de bravoure, c'est un album qui ne manque pas d'atouts dont de belles sonorités mais qui a, à mon sens, les mêmes inconvénients que Vivre, Vivre, à savoir quelques titres franchement dispensables (Les enfants d'aujourd'hui et Le petit cireur accumulent les clichés).

J'aurais voulu te dire (avec Mamido)

Après la parenthèse "A contre-jour, seul CD sur lequel les deux compères ne collaborent pas, François Feldman retrouve Jean-Marie Moreau sur l'album "Couleurs d'origine", sorti en 1997, et qui porte bien son nom tant on retrouve chez les deux amis une belle inspiration. Porté par le duo "J'aurais voulu te dire" avec Mamido, version à deux voix d'un succès précédemment écrit et composé pour Caroline Legrand, il ne connait pourtant pas le succès escompté et, pour le coup, c'est vraiment dommage. 

Evadée du volcan

Le morceau "Evadée du volcan" justifierait seul l'achat du CD. Il semblerait qu'une version promo 1 titre existe mais je ne l'ai jamais entendu sur les ondes, ce qui reste un mystère pour moi, même si, depuis l'échec de l'album Indigo, les radios, qui ont comme on sait facilement la mémoire courte, ne diffusent plus guère François Feldman sur leurs ondes en dehors des sempiternels tubes des trois premiers albums. Concernant l'album "Couleurs d'origine", l'impossibilité de le promouvoir comme il le mériterait est un vrai gâchis car il contient tout ce qui a fait le succès de l'artiste et j'espère que François Feldman et Jean-Marie Moreau sont restés fiers de cet opus à (re)découvrir.

Les violons tziganes

Je suis personnellement moins fan de l'album suivant, Des larmes et de l'amour, parce que je le trouve très inégal. Mais il s'inscrit dans un contexte particulier : 7 années se sont écoulées depuis Couleurs d'origine, François Feldman a perdu ses parents entretemps et, s'il a rendu un bel hommage à sa mère de son vivant (C'est toi qui m'as fait), c'est à titre posthume qu'il dédie à son père le magnifique Les violons tziganes. Une nouvelle fois, Jean-Marie Moreau n'a rien perdu de sa verve et la musique de François Feldman fait le reste pour un résultat forcément émouvant. D'autres titres (Pour que tu pardonnes, La feuille blanche, Le temps déjà, Des larmes et de l'amour) font de cet album une belle réussite artistique qui ne trouvera pas davantage son public malheureusement. Résultat : il faudra attendre 14 ans pour que Feldman puisse accoucher de son 8ème album studio, Vivant, qu'il produira et réalisera lui-même.

Des larmes et de l'amour

Vivant n'est pas exempt de défauts mais il a en lui quelque chose de très émouvant. Déjà, plus que jamais, c'est un produit profondément artisanal, dans le sens le plus noble du terme. Lorsque je l'ai reçu (expédié par Monsieur Feldman himself), la première chose que j'ai faite, c'est de parcourir le petit livret et de m'assurer que Jean-Marie Moreau était toujours dans l'équipe après 14 années de pause discographique. Cela prouve bien à quel point, pour moi, ce grand parolier est resté jusqu'au bout indissociable du parcours de son ami François. Vivant est aussi un album plus authentique que les autres où Feldman a fait vraiment ce qu'il voulait, libéré de toute contrainte d'une maison de disque, revenant à ses fondamentaux : le funk, les sonorités à la James Brown, l'exploration de sonorités plus urbaines aussi. Et s'il avait dit que les accro aux Valses de Vienne ne devaient pas s'attendre à un album romantique, il n'a pas oublié de distiller quelques chansons lentes... qui ne sont pas forcément les plus réussies. 

Vivant

Si le titre Vivant séduit comme une évidence, accompagné d'un beau clip où Feldman sollicite sa fille Joy pour l'occasion, le morceau "Lou" est davantage frustrant. Pourtant écrit par Jean-Marie Moreau, ce texte qui veut dénoncer les violences faites aux femmes ne convainc pas vraiment dans les mots employés. Avec un thème d'une telle gravité et le talent de Jean-Marie Moreau, je reste personnellement convaincu qu'un texte bien mieux ciselé et percutant était possible, d'où cette demi-déception. Finalement, sur cet opus, ce sont peut-être les titres les plus entraînants qui emportent l'adhésion, comme le dansant "Câline-moi encore".

Câline moi encore

Un nouvel album "Latino" pointe le bout de son nez dès mercredi prochain, le 4 novembre. Et parmi les extraits dévoilés, il y a au moins un titre qui justifie l'achat : le sel de la vie, l'une des ultimes collaborations entre les deux amis de longue date. Un très beau texte qui prend encore plus de sens maintenant que Jean-Marie Moreau n'est plus là.

Après plus de 30 ans à suivre François Feldman album après album, j'ai ressenti un vrai vide à l'annonce de la disparition de ce grand auteur (qui n'a pas été que cela d'ailleurs). Pour moi, Jean-Marie Moreau restera associé à vie à François Feldman. Et même lorsque, rarement, le second s'émancipait du premier (Joue pas, La feuille blanche, Comme un film...), je ne peux m'empêcher de les associer car François Feldman aurait-il franchi le pas de l'écriture en solo s'il n'avait pas depuis si longtemps mis ses pas dans ceux de son ami ? Ce n'est pas à moi de répondre mais je ne doute pas que les deux compères se soient bonifiés à côtoyer l'autre.

Merci pour tout monsieur Jean-Marie Moreau.

Je vous laisse avec deux petites curiosités. 

En 1992, Jean-Marie Moreau et François Feldman ont écrit et composé un album entier pour une jeune artiste, Isabelle Laroche, qui aura disparu aussi vite qu'elle est apparu. L'album, porté par le single "Pas comme ça" où la patte de Feldman est évidente (celle de Moreau beaucoup moins), n'est pas un chef d'oeuvre, on ne va pas se mentir, mais ça reste une curiosité avec notamment un duo méconnu, pour ne pas dire inconnu, entre François Feldman et la jeune interprète. 

Et en 1990, c'est pour Mireille Mathieu que Jean-Marie Moreau écrit, toujours sur une musique de François Feldman, le titre "Ce soir, je t'ai perdu". Enjoy ! 

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