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mercredi 20 septembre 2017

En trompe l'oeil (21)


©CDolls

Nous n'étions pas rassurés. Il semblait n'y avoir que nous sur cette planète froide et apparemment dénuée de vie. A perte de vue, des pierres, des cailloux, des gravats. Pas d'eau ni de verdure. Une absence totale de couleurs hormis des teintes de gris et de noir à n'en plus finir qui auraient déprimé le plus optimiste d'entre nous. Pas un bruit, pas un souffle, rien. Un silence de mort semblait s'être abattu sur nous depuis que l'Aigle avait atterri.
 
Avec nos deux sacs rouge-vif, nous devions ressembler à deux tomates géantes. Si la planète était douée de la moindre forme de vie, nous aurions fait des cibles parfaites. Mais les radars n'avaient rien détecté lorsque nous étions en approche. Nous n'avions tenté une mission de reconnaissance que parce que l'air de la planète avait une composition similaire à celui de la Terre et était donc parfaitement respirable. Mais la crainte que cet endroit inhospitalier soit impropre à l'émergence d'une nouvelle civilisation était en train de se vérifier. Nous ne pouvions pas nous installer dans un lieu aussi inhospitalier. Par contre, je n'avais toujours pas la réponse à mon interrogation première lorsque j'avais posé le pied sur ce reg immense. Pourquoi, sur une planète douée d'une bonne qualité de l'air, n'y avait-il pas la moindre trace de vie ?  Quel cataclysme, quelle destruction, quelle catastrophe avaient pu provoquer un tel paysage de désolation ? Je décidai, accompagné de mon fidèle ami, le professeur Victor Bergman, de pousser un peu plus nos investigations.
 
Commandant John Koening, Carnet de bord base Alpha, 25 novembre 1999.

vendredi 28 juillet 2017

En trompe l'oeil (20)


©CDolls

Regarde-moi. C'est la fin. Désormais je me meurs. J'ai mis toutes mes forces dans la bataille. Je ne me suis pas laissé faire. Mes blessures sont là pour témoigner de la violence de l'affrontement. Mais le combat était par trop inégal. 

J'étais le dernier. Je me consume désormais comme tant se sont consumés avant moi. Une espèce à jamais éteinte comme tant d'autres, passées et à venir. Car ils ne s'arrêteront pas là, non, tu penses bien. Détruire pour détruire, ça ils savent faire. Et ils ne sont pas de ceux qui apprennent de leurs erreurs. 

Mais ils y passeront aussi. Peut-être seront-ils les derniers. Mais ils mourront. C'est ma seule certitude au crépuscule de ma vie. Comme moi, ils faibliront sous les coups. Ils livreront une vaine lutte. Acharnée, sanglante mais vaine. Puis, prostrés, incrédules jusqu'au bout, victimes de leur propre suffisance, ils tomberont en cendres comme je m'éparpille moi-même.

Ils y passeront parce que la Nature gronde. Elle souffle, crache, tonne, submerge. Elle vocifère sa haine des hommes et les engloutira tous. Elle compte ses morts. Ses territoires perdus. Ses espèces décimées. Elle nous vengera tous. Elle va vous reprendre avec une extrême violence tout ce que vous avez pris de force. On vit avec la Nature, on ne se l'approprie pas, on ne la modèle pas à loisir. On ne la maltraite pas impunément.

Regarde-moi mon enfant. Innocente victime, tu paieras pour ceux qui t'ont précédé et que tu chéris tant, sans même prendre la mesure du désastre qu'ils ont engendré. Innocente victime, tu pourrais désormais avoir les intentions les plus pures qu'il serait trop tard. Tu sembles tellement loin des préoccupations de ceux qui t'ont enfanté et qui ne t'ont rien laissé. 

Mon enfant, dans quelques instants, je m'évanouirai tel un profond soupir. Mes cendres dispersées seront alors l'unique et éphémère vestige d'une époque révolue. Et je ne pourrai plus rien pour toi.

Mon enfant, je crois que tu seras le prochain.

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lundi 26 décembre 2016

En trompe l’œil (19)


(cliquez pour agrandir)

-Mince, ce n'est pas possible, refaites les tests ! ! ! 
-Les troisièmes viennent de nous arriver et les résultats sont toujours les mêmes ! Invariablement. Il faudrait les prévenir, non ?
-Surtout pas, malheureux ! Si cela venait à s'ébruiter, nous provoquerions une panique sans précédent ! Montrez-moi vos notes ! 
Sans attendre la réaction de son confrère, le professeur Sikou Yabuki lui arracha les feuillets des mains : 
-Il y a forcément une erreur ! Ce n'est pas possible ! Voyons voir... Qualités organoleptiques OK, PH neutre, chlorures et sulfates en quantité minimes, absence de substances indésirables ou toxiques, absence d'organismes pathogènes... C'est incroyable ! Nous serions vraiment en présence d'une eau potable, ici, au Japon ??? Cela pourrait être dangereux, vous croyez ?
-C'est difficile à dire... De mémoire, cela ne s'est jamais produit. Le nombre de nos centenaires a crû avec la pollution de nos nappes phréatiques. Alors, est-ce qu'une eau non viciée pourrait entraîner une tendance inverse ? Scientifiquement, la question se doit d'être posée.
Yabuki semblait perdu. Il regardait sur son moniteur les quatre hommes qui barbotaient dans l'eau, inconscients du danger qui planait au dessus de leurs têtes telle une épée de Damoclès. Une eau potable. Au Japon ! Avait-on déjà connu ça de mémoire d'homme ? Et comment faire face ?
-Vous feriez quoi, vous ? demanda t-il finalement à son assistant.
-Je pense que j'étoufferais le poussin dans l’œuf avant qu'il n'éclose. Nous sommes les seuls à être au courant et ce serait quand même bien le diable que ce ne soit pas un cas isolé. Interdisons toute baignade en prétextant des travaux d'aménagement, effectuons un drainage massif et passons à autre chose. Évitons particulièrement de communiquer, surtout au niveau de nos instances dirigeantes. Je n'ai guère envie que des têtes roulent, notamment les nôtres.
-Et si les baigneurs tombent malade ? S'ils chopent des maladies au contact de cette eau parfaite ? Ah, mais quelle saleté ! 
-Nous fausserons alors les dossiers médicaux. Abus de sushis, coma éthylique au saké ou au shochu, delirium tremens suite à une surdose de Chôdenshi Baioman ou de Sailor Moon... Ce ne sont pas les motifs officieux qui manquent ! 
-Entendu, vous avez carte blanche pour balayer tout ça d'un revers de la main et pour supprimer toutes les traces de cette étude. Vivre dans un environnement non pollué, non mais, quelle idée ! Qui ne pourrait germer que dans un cerveau malade ! Heureusement que nous avons fait preuve de vigilance ! Modestement, nous avons été héroïques sur ce coup-là ! Que deviendrait le monde sans la Science et ses fidèles serviteurs, je vous le demande ! 
Yabuki regarda une dernière fois les insouciants baigneurs, les malheureux pensa t-il, puis éteignit le moniteur. Le sentiment du devoir accompli, il sortit du laboratoire un sourire aux lèvres.
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lundi 19 décembre 2016

En trompe l’œil (18)


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Alors quoi l'homme ? Tu vas faire comme les autres ? Rester à distance respectable ? Tu vas me fixer entre fascination, pitié et crainte sans même oser t'approcher ? Tu vas me laisser à ma pesante solitude ? Tu sais, je n'ai pas toujours été comme cela, vieux et seul. Il n'y a pas encore si longtemps, je galopais à travers vents et herbes hautes. J'avais un maître dont je crois pouvoir dire que j'étais sa fierté. Je n'étais pas parqué entre trois murs sales, humides et froids, à baigner dans mon purin en attendant une hypothétique botte de foin moisi. J'avais mon chez-moi, une belle stalle entretenue, propre et spacieuse, du fourrage de première qualité l'hiver et de beaux champs à l'herbe fraîche le reste du temps. J'étais brossé toutes les semaines et je trottais en toutes occasions, histoire d'entretenir cette musculature de rêve qui ne laissait aucune jument indifférente.

Las, tandis que, l'âge aidant, je perdais peu à peu de ma superbe, mon maître s'en est allé. Comme nous prenions soin l'un de l'autre, deux âmes solitaires qui s'étaient trouvées, apprivoisées puis aimées, nous savions que le départ de l'un entraînerait la désespérance de l'autre. Mais je ne m'étais pas attendu, les yeux encore plein de larmes, à me retrouver expulsé sans ménagement aussi rapidement. Me voilà désormais prisonnier de cet endroit sombre et glacial, seulement baigné, en de rares occasions, par de timides rayons de soleil, uniques réminiscences d'un passé ensoleillé et radieux.

Je ne sais pas ce qu'il va advenir de moi. Sans doute vais-je mourir puisque, je le vois bien, tu ne t'approcheras pas davantage. Tu ne m'emmèneras pas avec toi, pas plus que tu ne me délesteras de cette bride avilissante. Tu ne seras pas le sauveur que j'espère jour après jour. Tu ne le seras pas, non, pas plus d'ailleurs que ceux qui t'ont précédé ou qui suivront. 

Si au moins tu pouvais arrêter de me jeter ce regard vide...

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jeudi 24 novembre 2016

En trompe l’œil (17)



L'homme était là, pensif, regardant sans réellement la voir l'étendue bleuâtre au pied de la falaise qu'il dominait. Le soleil baignait son corps d'athlète sans qu'il n'en ait cure. Non, ses pensées étaient ailleurs. Il avait beau ne pas vouloir les fixer - non, ils n'auraient pas le plaisir de le voir les observer - ces maudits plaisanciers étaient au centre de ses préoccupations. Ils étaient là sur leurs bateaux, à tournoyer dans la baie tels des requins avides de sang. Ils étaient là à se disputer l'espace, toujours plus nombreux, toujours plus intrusifs, toujours plus sans-gêne. 

Le regard de l'homme fixait toujours l'eau au pied de la falaise. Cette fois, il la voyait vraiment. Et il se sentit mal. C'était le seul endroit qu'il avait trouvé pour piquer une tête sans se la fracasser contre l'un des bateaux environnants. Alors que seulement quelques années auparavant, il aurait pu plonger de n'importe où et se baigner à loisir, aujourd'hui les mètres cubes d'eau disponible se comptaient sur les doigts d'une main. Il hésitait. Cela lui paraissait jouable mais le bateau qui semblait se diriger vers lui risquait de fausser l'équation. C'est pas possible, pensait-il, t'as pas assez de place au large où trimbaler ta tribu, blaireau ?

- Mouais, c'est pas mal mais je t'ai connu plus inspiré. Et il se passe quoi, après ?
-Ben, le mec, il hésite à piquer une tête, vu le peu de place qu'il a. Non, parce qu'en fait, ce que tu dois comprendre, c'est qu'il y a en fait beaucoup plus de bateaux que ceux que l'on voit sur la photo ! Donc, l'atmosphère est hyper anxiogène, tu vois. Le mec, il veut juste se tremper la tête et il peut pas, donc au bout d'un moment il pète un câble, il est en plein delirium tremens, genre il imagine que la crique est un plateau de bataille navale géant et qu'il dégomme tous les bateaux un à un en les pointant simplement du doigt,  genre "touché, coulé", tu vois et...
-Mais je ne pige pas bien... C'est une baie ou une crique ?
-Maaaaaais on s'en fout, putain ! ! !  C'est l'idée de la bataille géante qui est géniale ! Qui s'attendrait à ça, hein ? Ou alors, le gars, il plonge et bam, il se fracasse la tête contre un yacht, il saigne abondamment et à la vue du sang il devient fou, il se transforme en requin sanguinaire et avec ses dents monstrueusement acérées, il déchiquette un à un tous les bateaux présents et les plaisanciers.  A la fin du carnage, comme il saigne toujours, il s'excite tout seul et s'auto-bouffe. Un truc bien gore ! Dans un registre où on ne m'attend pas du tout, tu vois ! Ça sent le billet "nanar" donc forcément culte ! 
-Mais c'est très con...
-Oui bon, mais t'as vu la photo aussi ! Je pars de loin quand même ! En plus, on est en novembre avec un temps de merde... Les photos de vacances en plein cagnard, tout le monde s'en fout à cette période de l'année ! Un Apollon en moule-bite perché à plusieurs mètres du sol, tu voudrais que j'en fasse quoi ?
-T'es pas inspiré, quoi... et t'as pas osé te défiler, hein, avoue ! 
-Note bien quand même le happy end ! L'endroit retrouve sa quiétude d'antan. Écologiquement, j'envoie un message fort et tendance ! Un billet gore mais engagé ! 
-Tu vas faire un bide, je te dis...
-Pffff,.. Tu as gagné, je ne dis plus rien, voilà, t'es contente ?
-Il n’empêche qu'il est nul ton billet...

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mardi 1 novembre 2016

En trompe l'oeil (16)


Je ne prends jamais d’auto-stoppeurs. C'est un principe, peut-être de vieux con, mais c'est un principe : je ne prends jamais d'auto-stoppeurs. On ne sait jamais sur quoi on peut tomber. C'est vrai quoi, ils ont bon dos, l'altruisme, l’entraide, le "et toi, tu voudrais qu'on te laisse en rade ?" et j'en passe. Moi, je ne veux pas partager ma zone de confort avec un parfait inconnu et j'assume ! Ben oui, ma caisse, c'est ma zone de confort, j'y suis bien, j'y tolère ma femme à condition qu'elle ne la ramène pas trop mais je garde le contrôle. J'aime le bordel qui y règne, la saleté de la carrosserie parce que, oui, je ne sais pas utiliser les foutus jetons des stations de lavage et je vous emmerde, le silence seulement couvert par le souffle de la climatisation et par la douceur de mes mélodieuses insultes envers mes congénères automobilistes inadaptés, les trajets baignés de solitude... En substance, j'aime ma caisse aussi proportionnellement que je conchie les auto-stoppeurs.

Je devais être en mode brouillard intense lorsque, pour une raison que je ne m'explique toujours pas, j'ai accepté de conduire cette nana jusqu'à Lyon.  Depuis quand un pouce levé, ça me fait de l'effet, à moi ? Il s'est passé quoi l'espace de cet instant où le "Tu peux rêver, chérie" que je m’apprêtais à siffler entre mes dents s'est mué en "Allez, c'est bon, montez !" ?

Sauf qu'il y a une chose que je supporte encore moins qu'un auto-stoppeur en bord de route, ce sont les pieds. J'ai une sainte horreur des pieds, je trouve ça d'une laideur sans nom, ça marche toute la journée, ça cloque, ça pue, ça garde la crasse entre ses petits orteils musclés, ça panarise au moindre bout d'ongle ou de peau arraché. Visuellement, c'est moche, même avec les extrémités peinturlurées. Et là, la nana, à peine cinq minutes après qu'elle ait pris ses aises, elle me les exhibe, là, comme ça, sans prévenir ou demander la permission. Elle me dégueulasse une partie du tableau de bord et du rétroviseur droit. Elle s'étale et elle est contente. Ses pieds dégueulent dans ma voiture, alors que ses seins toujours pas, et elle est contente. 

Elle me parle de tout comme de rien mais je n'écoute pas. Je ne vois que ses pieds. Beaucoup ses pieds et un peu la route quand même. Elle est peut-être canon, la donzelle, pas trop eu le temps de mater, mais putain, qu'est-ce que je hais ses pieds ! Dans MA voiture en plus ! 

J'ai joué progressivement sur les rapports jusqu'à caler. Ma panne improvisée était plus grosse qu'un immeuble de quinze étages, personne de sensé n'y aurait crû mais elle n'y a vu que du feu. J'ai attendu patiemment qu'un autre automobiliste fasse la même connerie que moi et prenne la relève mais je n'eus pas à attendre longtemps. En quelques secondes, elle et ses panards disparurent de mon champ de vision et je ressentis alors un énorme soulagement.

Je ne prendrai plus jamais d'auto-stoppeurs ! 

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mercredi 10 août 2016

En trompe l’œil (15)


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J'observais de mon siège la jeune femme dont le regard semblait se perdre dans les méandres de la dense et sauvage forêt d'Amazonie. Était-elle subjuguée par la beauté aérienne de cet écrin de verdure encore partiellement épargné par la déforestation ? Était-elle triste, comme je l'étais moi-même, de devoir s'en retourner vers la civilisation, enfin, celle que l'on présente comme telle ?

Pour ma part, j'allais rentrer chez moi la tête pleine d'images et de souvenirs de rencontres, d'échanges, de partages. Mais sans les réponses que j'étais venu chercher.
J'avais ressenti le besoin de revenir aux fondamentaux parce que je ne supportais plus le monde tel qu'il est désormais, un monde de puissants, un monde au rythme effréné, un monde de compétition et d'individualisme, un monde en guerre contre tout, tout le temps. Evidemment, les critiques seraient à argumenter, à nuancer probablement aussi, mais le problème n'est pas là. La vérité est que je me sens complètement inadapté à tout ce qui m'entoure. Ce n'est pas juste une question d'âge ou de syndrome "C'était mieux avant". D'ailleurs, c'est plus un constat qu'une réelle introspection ou un jugement. Le monde va vite et je n'ai pas le rythme, c'est aussi simple que ça. Le monde se virtualise chaque jour un peu plus et cela me fait peur, d'autant plus que j'y contribue.

Malheureusement, je ne suis pas seulement inadapté à cette civilisation dite moderne. Ce voyage de cinq semaines à essayer de vivre parmi les indigènes a très vite montré les limites de la simple bonne volonté. Alors oui, on admire ces peuples qui tentent de vivre d'une façon aussi ancestrale que possible, sans beaucoup de ressources mais avec une abnégation et des valeurs de famille, d’entraide et de dépassement de soi qui forcent le respect. Oui, on aimerait bien ne plus être guidé par le seul aspect matérialiste comme baromètre social. Oui, on voudrait bien se recentrer sur les choses simples mais essentielles. Oui, on voudrait bien, pour un temps, partager le quotidien de tous ces gens qui n'ont rien autant qu'ils ont presque tout. Se prouver que c'est possible et que nous sommes récupérables.

Sauf que là-aussi, nous sommes des inadaptés. Moi, vous, tout le monde ou presque. On envie des personnes dont on estime qu'elles ont tout compris mais vivre cette vie signifierait pour nous être en situation de survie permanente. Car pour les indigènes, rien n'est simple. C'est une vie dure, exigeante et dont les efforts consentis chaque jour n'ont qu'une portée de quelques heures. Une vie qui exige inlassablement de tout recommencer, encore et encore. Une abnégation que l'on peut saluer ou admirer mais qui n'est pas pour nous. 

Avec tout ça, je ne sais toujours pas où est ma place. Pour tout dire, cela fait un sacré bout de temps maintenant que je cherche en vain. Avec ce constat qui revient tel un leitmotiv entêtant : Je suis un inadapté. Ce monde n'est pas le mien. Il n'est pas pour moi.

Je me demande si cette jeune femme se pose les mêmes questions. Honnêtement, je ne l'espère pas. Il y a tant à faire plutôt que de se poser des questions sans réponse.

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lundi 25 juillet 2016

En trompe l’œil (14)


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Elle revient du diable vauvert cette rubrique puisque je ne l'avais plus alimentée depuis... janvier 2011 ! Je vous en rappelle le principe simple : mon cousin Christophe, Titof pour les intimes et photographe à ses moments perdus, m'envoie une photo au hasard. C'est important, je ne la choisis pas. A partir de ce qu'elle m'inspire, j'écris une histoire courte. Le but est double : d'une part, ne pas refuser le challenge, quelle que soit la photo et surtout, surtout, entretenir la gymnastique de l'écriture quand on est, comme moi, régulièrement en manque chronique d'inspiration. Cela s'apparente donc davantage à un atelier d'écriture qu'à une production écrite qui se voudrait réellement intéressante. Bon, j'ai rédigé cette petite introduction pas bien intéressante non plus, pour vous resituer tout ça, mais dès la semaine prochaine, j'envoie direct ! C'est parti ! 

Vu de l'extérieur, le cadre est idyllique. Un endroit paisible qui fleure bon les vacances, une vue imprenable sur une mer bleu-vert du plus bel effet et un ciel azur qui n'est pas en reste, un banc tout en sobriété pour laisser l'esprit vagabonder.

Et puis il y a ce couple. Enfin, il me semble que c'en est un. Il a l'air tranquille, ce couple, à profiter de l'espace devant lui sans rien demander à personne. Ces gens, sont-ils simplement dans la contemplation ? Se posent-ils des questions ? Sont-ils heureux ou essaient-ils de s'en persuader ? C'est fou comme je m'en pose, moi, des questions, à simplement les regarder. Si ça se trouve, ils sont au bord de la rupture et leur histoire va s'arrêter ici, allez savoir ! Ce serait moche, quand même, ils ont l'air tellement mignon. 

C'est comme ce banc, là. Il est bizarre, vous ne trouvez pas ? Avec sa double assise qui fait qu'un côté tourne le dos à la mer. Pourquoi une double assise ? Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens qui trouveraient un endroit comme celui-là, une sorte de petit paradis sur Terre, et qui lui tourneraient le dos ? Il faudrait quand même être un peu con, non ? Enfin moi, vous savez, ce que j'en dis... Et puis même si des hurluberlus préféreraient imaginer la mer de dos que de la voir de face, vous croyez qu'ils oseraient déranger ce couple tellement touchant ? Ce couple qui ne fait de mal à personne alors que, si ça se trouve, il est au bord de l'implosion. Quand on arrive à donner le change à ce point, pour moi, c'est touchant, y'a pas d'autre mot ! 

Ce couple, je me demande quand même depuis combien de temps il est là. Et pendant combien de temps il compte encore rester. Je les aime bien les deux tourtereaux qui ne roucoulent quand même pas des masses, mais bon, faut que je vous dise : j'ai un problème parce que c'est mon banc. Ce n'est pas qu'il m'appartienne, non, mais je m'y assois tous les jours à cette heure-là donc c'est forcément devenu le mien. Alors oui, je veux bien le prêter aux passants qui passent, aux amoureux, ceux qui le sont, ceux qui l'étaient et le redeviendront, aux solitaires contemplatifs et j'en passe... mais quand j'arrive, faut vraiment que tout ce beau monde dégage. Parce que c'est mon banc. Alors il va me faire plaisir, le couple fadasse, là, il va aller se prélasser ailleurs. A l'extrême rigueur, je lui permettrai de tourner le dos à la mer. Si c'est demandé gentiment ! 
Parce que, quand même, c'est MON banc ! 

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dimanche 15 novembre 2015

L'écrit du Dimanche : Marie (2)

Chapitre 2

Je n’arrivais pas à croire que je m’apprêtais à passer ma première nuit en prison. Mais si je décidais de voir le verre à moitié-plein, cela me permettait au moins de faire le point sur les évènements de cette journée.

D’abord, les mauvaises herbes ont la vie dure. Ou alors je m’étais montré un poil trop optimiste. Il faut dire que la quantité de sang dans la chambre avait de quoi impressionner. D’ailleurs, j’avais illico tourné de l’œil. Sauf que Frédéric n’avait pas été lardé de dizaines de coups de couteau mais de huit. Un chiffre plus qu’honorable mais pas suffisant visiblement pour le faire passer de vie à trépas. Il n’était certes pas sorti d’affaire pour autant, ses blessures étant jugées comme très sérieuses, mais il était vivant. Il serait sans doute mort si je n’avais pas perdu connaissance mais Marie avait du paniquer en me voyant à terre et s’était résolue à appeler les urgences et la police plutôt que de me filer quelques claques. Parce que moi, je l’aurais laissé macérer dans son jus.

Je m’étais donc réveillé dans une chambre d’hôpital au bout d’un laps de temps assez confus à estimer, entouré de deux policiers désireux de me poser plein de questions. Marie n’était pas dans la pièce et je me doutais bien qu’elle devait subir au commissariat un interrogatoire en bonne et due forme. Les prochains jours ne seraient pas faciles pour elle. Elle aurait du mal à plaider la légitime défense vu le nombre de lacérations portées. Un coup de folie pourrait expliquer l’acharnement mais elle serait alors condamnée à errer dans les couloirs d’un asile psychiatrique, gavée de médocs, pour une vie guère plus enviable que la prison. En fait, elle quitterait une prison pour une autre où elle serait à peine plus vivante. Mais nous n’en étions pas encore là. Je lui trouverais un avocat avec lequel nous envisagerions toutes les options. Cette fois, je serais avec elle. Je n’avais pas su lire sa détresse, sa solitude, ses peurs. Je n’avais pas été là. Je tenais là l’occasion de racheter mes erreurs. Rien ne serait simple mais nous serions ensemble.

Voilà dans quel état d’esprit j’étais quelques instants après mon réveil à l’hôpital.
Quelques heures plus tard, entre les quatre murs de cette prison, il avait quelque peu évolué et laissé place à une profonde perplexité. Je n’avais toujours pas revu Marie.

J’avais simplement été informé qu’elle m’avait accusé des blessures infligées à son compagnon.

A suivre…

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dimanche 8 novembre 2015

L'écrit du Dimanche : Marie (1ère partie)



Lorsque je lui pris les mains, elle se raidit et je compris instantanément que mes doutes étaient fondés. Elle esquissa un mouvement de recul tandis que son regard désormais effrayé scrutait le mien. Je lui souris et déliai mes mains d’entre les siennes. Le silence qui s’ensuivit dura plusieurs minutes où son regard ne se détacha pas du mien.
-Tu savais, me dit-elle enfin. Dans sa voix et son intonation, ce n’était pas une question.
-Disons que j’avais plus que des doutes, soupirai-je.
Je n’étais pas à l’aise. Je connaissais Marie depuis l’enfance, nous avions même vécu ensemble pendant 3 ans, elle était la personne que je pensais connaître le mieux. Pourtant, j’avais mis des mois à n’avoir ne serait-ce qu’une volute de soupçon.

Je me rendis compte que des larmes coulaient sur mes joues, presque imperceptibles, lorsque Marie, avec une douceur infinie mêlée d’appréhension contenue, m’enserra de ses bras et se blottit contre moi.
-Tu n’es pas responsable, souffla-t-elle d’une voix à peine audible tandis que son étreinte s’affirmait un peu plus et que ses propres sanglots silencieux se mêlaient aux miens.
-Je n’ai rien vu venir, répondis-je. Je… Je n’arrive pas à comprendre comment j’ai pu être aussi…
Son index posé sur ma bouche m’interrompit.
-Chut. Il ne s’agit pas de refaire l’histoire. Je suis sortie de ta vie comme je suis sortie de celle de tant de gens autour de moi. Tu n’as rien à te reprocher. Tu as essayé d’appeler tant de fois. C’est humain que tu te sois lassé. Que tu n’aies pas compris mes silences. C’est précisément ce que je voulais. Je m’étais mise dans cet enfer toute seule, je n’allais pas l’infliger à d’autres. Cela aurait été vous  exposer. Il vous aurait tué s’il avait su. Il m’aurait tuée aussi d’ailleurs…

Ces derniers mots furent de trop. Elle s’effondra en larmes dès qu’elle les eut prononcés. Puis son regard vira au noir et elle se reprit :
-C’est pour ça que je t’ai appelé.
-Où est-il ? La coupai-je. Tout ceci n’avait probablement que trop duré. Marie m’avait appelé. Elle m’avait enfin appelé. J’allais pouvoir être là pour elle comme j’aurais dû l’être depuis des mois. J’allais le retrouver et lui faire passer le goût du pain à cet enfoiré.
-Dans la chambre. Sur le lit.
-Dans la cham… ? Répétai-je machinalement avant que la brume dans mon esprit ne s’estompe. Puis je me ruai vers l’escalier que je gravis quatre à quatre.

Sur le lit dégoulinant de sang, le corps de Frédéric lardé de dizaines de coups de couteau fut la première et dernière chose que je vis avant de perdre connaissance.


A suivre…

dimanche 6 avril 2014

Équilibre instable (3/3)




Les jours qui suivirent la disparition de Dorothy virent le vide des ténèbres se propager à une vitesse folle. Les étendues blanches et désertiques se multipliaient. Tom ne quittait plus son quartier coloré. Il ne s’éloignait plus comme lorsqu’il l’avait fait si régulièrement avec Dorothy. Désormais tout ce qui était gris semblait pouvoir virer au noir et se décomposer à tout moment.

Tom se demandait combien de temps il bénéficierait encore de son coin de ciel bleu, de ses arbres en fleurs, des murs lumineux de son habitat. Même dans son quartier, les choses évoluaient, plus ou moins perceptiblement. Les rires des enfants se faisaient rares tant ces derniers jouaient peu dernièrement. La vie semblait s’être ralentie. Les gens voyaient ce qui se passait tout autour et n’étaient pas sereins. Sans doute craignaient-ils que la noirceur environnante ne les ronge à leur tour jusqu’à tous les engloutir.

Tom craignait surtout que les rêves de son hôte ne finissent par tourner aux cauchemars. Après tout, il ne savait plus rien de ce qu’il pouvait se passer sur la Terre. Il avait aussi estimé que son hôte était forcément privilégiée mais finalement il n’en savait rien. Les conditions de vie étaient déjà si compliquées sur Terre lorsqu’il l’avait « quittée » qu’il était fort peu probable qu’elles se soient améliorées entre-temps.

Autour de lui, quartiers gris et espaces blancs se succédaient dans une gigantesque mosaïque à perte de vue. Il se doutait bien que quelques zones colorées subsistaient au-delà de son champ de vision mais elles étaient devenues extrêmement minoritaires.

Tom se demandait comment on avait pu en arriver là. Comment le monde avait pu tourner aussi mal pour que l’on en soit réduit à trouver une échappatoire dans des pseudo-paradis somme toute bien artificiels. Etre injecté dans les méandres oniriques de personnes totalement inconnues dans l’espoir d’un semblant de vie meilleure, voilà où on en était.

Mais les gens ne pouvaient même plus rêver. Ils ne savaient même plus. Ils ambitionnaient seulement de survivre. Voire mourir pour certains. Un pessimisme au couteau qui semblait ne jamais devoir s’arrêter.

Tom pensait qu’il était de toute façon mieux là que n’importe où ailleurs. Maigre consolation mais il lui faudrait s’en contenter. Dans ce monde de plus en plus déséquilibré entre rêves et cauchemars, il n’avait prise sur rien. Sa propre vie ne lui appartenait plus. Peut-être mourrait-il demain. Ou dans un mois. Un an. Le temps était une notion vaine, si abstraite ici de toute façon.

C’est pour cela que Tom était bien décidé à profiter de chaque instant. Malgré le gâchis. Malgré les incertitudes. Malgré le vide alentour qui prenait inexorablement le pas sur tout le reste.

Il avait le luxe de voir une infime partie de ce monde en couleurs. De sentir le vent bruisser dans les feuilles des arbres. D’entendre le chant des oiseaux et le clapotis de désormais trop rares rivières. De baigner dans la lumière et d’éclatantes couleurs, aussi artificielles fussent-elle.

Tout ne manquerait pas de s'arrêter un jour. Mais en attendant, il lui restait de belles journées pour vivre.
Simplement vivre.

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jeudi 13 mars 2014

Équilibre instable (2)



Six mois plus tôt, Tom avait demandé son transfert. Ils étaient de plus en plus nombreux mais ce n’était pas sans risque. Malgré tout, rares étaient ceux qui reculaient une fois la décision prise. Et une fois transférés, la messe était dite. Plus moyen de retourner en arrière.

Nous étions en 2250 et la Terre n’en finissait plus de sombrer. Insécurité, chômage, surpopulation. Ressources à la limite de l’épuisement. Gouffre béant entre une écrasante majorité de personnes vivant dans une extrême pauvreté et une élite de privilégiés dont les zones d’habitat étaient protégées telles des forteresses.

La technologie n’en finissait plus d’accomplir des avancées prodigieuses à défaut de trouver des solutions adaptées aux problèmes, alimentaires notamment. Mais une invention avait fait grand bruit deux années auparavant : la possibilité d’être transféré dans les rêves d’autres individus. On vous enfermait dans un caisson hermétique et on vous inoculait tel un sérum dans l’imaginaire d’une personne existante. Mais le marché n’était pas sans risque. Aucun espoir de retour. Et surtout, il fallait vraiment espérer faire bonne pioche car si l’imaginaire en question avait trop de noirceur en lui, vos jours étaient comptés. C’est ce qui venait précisément d’arriver à Dorothy dont les trop fréquentes idées noires de son hôte avaient fini par provoquer la perte. C’était tout le paradoxe : de plus en plus de personnes acceptaient le transfert pour fuir une planète rendue pratiquement inhabitable, percluse d’inégalités et de noirceur et tenter de trouver une échappatoire meilleure mais dans le même temps, la probabilité de tomber sur des hôtes aux rêves colorés avait fortement chuté du fait du pessimisme ambiant.

Tom avait accepté les risques d’une telle roulette russe, préférant connaître quelques moments colorés et joyeux, aussi éphémères et illusoires fussent-ils. Il se savait en sursis quelque part, complètement tributaire des aléas mentaux de son hôte mais il aurait tout donné pour connaître un monde aussi verdoyant et lumineux. Il était pleinement conscient de sa chance. Probablement habitait-il les rêves d’un membre de l’élite. Dorothy avait souhaité vivre la même expérience mais il était très vite apparu qu’elle occupait les rêves d’un être tourmenté. Les transferts étant aléatoires, il n’y avait bien évidemment aucun moyen de savoir à l’avance dans l’esprit de quel être un volontaire serait implanté. Seul le sexe de l’hôte leur était signifié avant le transfert. Dorothy avait échu dans l’esprit d’un homme, Tom dans celui d’une femme.

Tout ce petit monde se retrouvait dans cet univers gigantesque, entre couleurs vives et profonde grisaille. Chacun pouvait s’y balader à sa guise mais une personne au teint blafard savait que, à moins d’un miracle, ses jours étaient comptés. Dorothy avait pu voir la beauté des couleurs chaudes générées par l’hôte de Tom, le gris de sa peau semblant parfois donner l’impression d’irradier au contact de son éphémère compagnon. Mais sa propre apparence lui rappelait sans cesse combien son équilibre était fragile et son existence presque vaine désormais. Mais jusqu’au bout elle avait espéré. Que les rêves prendraient enfin le pas sur les cauchemars et les tourments. Que son espace s’illumine enfin en même temps que le teint de sa peau. Hélas, le miracle n’avait pas eu lieu.

Tom donnait toujours l’impression de serrer Dorothy contre lui. Il était triste mais pleinement conscient du prix à payer. Les personnes qui prenaient le risque de faire un bout de chemin ensemble devaient s’attendre à tout moment à se retrouver seules. Tom avait aimé Dorothy. Autant que ce monde aléatoire le lui avait permis. Ils avaient même eu un enfant ensemble, ce n’était pas rien. Cela, il ne se l’expliquait pas. Dans un univers où rien n’était vraiment réel, la vie semblait pourtant avoir repris ses droits et ceci était déjà en soi miraculeux. Bien-sûr, Dorothy n’avait pas pu mener sa grossesse à terme. Mais ce petit être avait existé. Il avait bougé dans le ventre de sa maman. Le simple fait d’en prendre conscience lui réchauffait le cœur.

Tom se releva enfin. Il souriait. Jamais il n’oublierait Dorothy. Mais il devait avancer. Profiter de la beauté des rêves de son hôte. S’imprégner des couleurs vives. Faire le plein de chaleur. Oui, juste profiter. Vivre.

Tant que les ténèbres le laissent tranquille…

A suivre...

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mardi 11 mars 2014

Équilibre instable (1)



-Tu es affreusement pâle aujourd’hui.
Il se pinça aussitôt les lèvres regrettant ses mots. Elle eut un regard bienveillant et lui sourit
-Ne sois pas désolé. Nous savions tous les deux que cela pouvait arriver. Il n’est pas très bien en ce moment. Alors qu’elle tient la grande forme visiblement, je suis tellement contente pour toi !
Il sentit les larmes lui monter aux yeux tandis qu’il glissait une main vers son ventre rond.
-Tu le sens parfois bouger malgré tout ? Ou bien…
-Des couleurs chaudes lui feraient le plus grand bien, répondit-elle en esquissant un sourire. Allons vers chez toi, ce sera mieux pour lui et plus sûr pour toi, on ne sait jamais.

Ils marchèrent un long moment, quittant progressivement la grisaille de la zone où vivait Dorothy pour le secteur riche en couleurs vives de Tom. Son espace n’était que maisons aux teintes chatoyantes, verdure luxuriante et soleil toujours haut dans un ciel clairsemé de nuages cotonneux. On y croisait des animaux en pagaille et des gens affables et souriants. Dorothy n’avait rien de tout cela chez elle. Il y avait un temps, pourtant, où elle avait connu tout ça ou presque. Avant que la situation ne se dégrade. Et la sienne par la même occasion.
-Tu crois que je vais mourir ? demanda-t-elle d’une voix à peine perceptible tandis qu’elle tentait d’étouffer les sanglots qui l’étreignaient soudain.
Tom resta silencieux un moment. Ici plus qu’ailleurs, tout était toujours possible. Mais les ténèbres prenaient de plus en plus de place et contre ça, il n’y avait rien à faire. L’un comme l’autre n’était pas maître de son destin. Il lui prit la main.
-Je ne sais pas. Mais je veux croire. En un cheminement qui lui permettra de voir le bout du tunnel. En un moral retrouvé qui redistribuerait complètement les cartes. Pour lui. Pour toi. Pour nous. Je t’aime, tu le sais ça ?
Elle laissa échapper un délicieux rire cristallin.
-Bien sûr que je le sais. Je vais déjà tellement mieux quand tu es là et…
Elle s’interrompit et grimaça.
-Ton fils se manifeste… Si au moins je pouvais juste avoir le temps de…
Tom la coupa.
-Je t’interdis de parler comme ça. Les choses vont s’arranger. Elles doivent s’arranger. Et ce bébé à naître, nous l’élèverons ensemble. Peu importe le temps que nous aurons.
-C’est trop tard, murmura Dorothy dont le regard semblait se perdre au loin. Elle fixait en fait son quartier dont les murs, sol et ciel gris viraient désormais au noir. C’est la fin pour moi… Il n’y a plus rien après le noir.
Tom la regarda, frissonna puis la serra fort tout contre lui. Il tentait de retarder l’échéance inéluctable en l’irradiant de sa lumière, de l’éclat de ses couleurs mais le teint déjà grisâtre de Dorothy s’assombrit en même temps que les immeubles au loin. Elle ne fut bientôt qu’une silhouette noire jurant violemment avec les teintes pastel environnantes. Ses larmes noir de jais coulèrent enfin comme un adieu sans que Tom ne puisse seulement les distinguer. Les ténèbres étaient en train d’engloutir Dorothy, gommant les traits de son visage. La jeune femme se liquéfia presque instantanément dans les bras tremblants de Tom et ne fut bientôt plus qu’une grosse flaque à ses pieds. Elle s’infiltra progressivement dans le sol jusqu’à disparaître. Tom étreignait désormais de l’air. Le quartier où il avait connu Dorothy quelque temps plus tôt avait laissé place à une vaste étendue blanchâtre complètement vide.

Tout s’était passé en une poignée de secondes. Tom n’avait même pas pu lui dire au-revoir.
Lorsque Dorothy avait disparu, il avait ressenti en lui un bref sentiment de fraîcheur malgré la chaleur de ses propres couleurs, comme une ampoule qui aurait subi une légère baisse de tension. Mais ça n’avait pas duré. Et quelque part, il en était éperdument soulagé.

Car les couleurs étaient la vie. Du moins celle qu’il connaissait.

A suivre…





samedi 28 décembre 2013

L'Atelier de Maître Christian




Nous avons tous dans un coin de notre tête un de ces rêves inaccessibles, coin d'Amérique, terre de découvertes  avec ses grands espaces et ses héros . Racontez une chose à laquelle vous avez rêvé, un projet apparemment inaccessible qui s'est finalement réalisé en dépit du scepticisme de votre entourage...
Possibilité de choisir entre autobiographie ou création d'un personnage se racontant !


Voilà quelle était la teneur du dernier atelier d'écriture de Maître Christian. Une thématique qui m'a énormément contrarié. Parce que je ne souhaitais pas repartir sur de l'imaginaire alors que j'avais déjà créé une biographie de toutes pièces il y a peu avec Emile, le maître de Toby. Restait l'autobiographie.

Sauf que je n'ai pas de ces rêves dits inaccessibles. Je vivrais bien à Oléron ou au Québec, en tout cas je m'y verrais bien une partie de l'année, mais c'est juste dans un coin de ma tête alors de l'eau aura coulé sur les ponts avant que ça se réalise éventuellement. Je reviendrais bien sur Rodez, ma ville de cœur que Sarlat ne sera jamais, mais niveau héros et grands espaces, on ne peut pas dire que les images affluent.

Je n'ai pas de rêve démesuré qui se soit réalisé. J'ai ma bulle mais je n'y rêve plus vraiment lorsque je m'y isole. Du coup, je n'ai pas eu à subir un quelconque scepticisme ambiant autour de ma personne vis à vis d'un projet qui m'aurait vraiment tenu à cœur.

Il y a bien mon projet d'auto-édition. Il se fera sans doute mais pour le moment je n'y suis pas davantage que le reste. Je suis par ailleurs entouré de livres qu'un passionné de BD comme moi devrait engloutir. Même pas. 
En fait, je suis incapable de me projeter autrement qu'au jour le jour en ce moment. Même pour ce qui est de savoir ce 28 décembre ce que je ferai le 31 par exemple (et non, ne voyez là aucun message subliminal, je ne cherche pas à me faire inviter en urgence, c'est juste pour dire que même m'occuper de choses a priori simples devient compliqué).

Mon rêve tournerait plutôt autour de la réussite professionnelle. Je suis las d'une certaine précarité, pas seulement financière d'ailleurs. Je me contenterais pleinement d'un travail qui me comblerait professionnellement et humainement auprès d'un patron qui aurait à cœur d'apprendre des compétences mais aussi d'enseigner des valeurs. Alors certes, je travaille quelques heures par semaine mais je me sens en complet décalage avec ce que je suis et ce que j'aimerais faire. Je me demande ce que je fais là. Le travail n'est pas harassant en soi (encore qu'émotionnellement, ça se discute) mais c'est tellement pas moi que je m'y rends souvent à reculons. J'ai besoin de me sentir utile, de toucher les gens. Parfois j'envie les artistes, pas pour leur notoriété ni pour leur argent quand ils en ont mais juste parce qu'ils véhiculent des émotions, parce qu'ils me font vibrer au travers de personnages ou de valeurs dans lesquels je me reconnais. Je voudrais m'épanouir dans le social, l'humain, probablement un peu égoïstement sans doute. Aider les autres pour s'aider soi-même. Et vice-versa. Le voilà mon rêve... Inaccessible dans la société actuelle où, en plus de jongler avec la crise, il faut avoir de l'expérience ou être jeune pour bénéficier de quelques largesses de nos dirigeants ou de la considération de nos employeurs.

Par contre, même si ce n'était pas un rêve à proprement parler, je suis à chaque fois émerveillé de la solidité du couple que je forme avec ma chère Nathalie. J'ai raté pas mal de choses dans mon existence, pas toujours fait les bons choix dans quelque domaine que ce soit, et ça reste encore vrai aujourd'hui, mais concernant ma vie privée, je n'aurais pu rêver mieux que l'existence que je mène avec ma chère et tendre. Tout n'était pas gagné au départ (là, pour le coup, le scepticisme de certains membres de notre entourage était bien marqué) et notre relation aura parfois été émaillée de menues zones de turbulences mais aujourd'hui, nous sommes plus unis et amoureux que jamais. J'ai même cette sensation depuis plusieurs années maintenant que rien ne pourrait altérer le ciment de notre couple et qu'il se renforce même au fil du temps. Je suis au moins apaisé de ce côté-là. Enfin, aussi apaisé que je puisse l'être. Un anxieux reste un anxieux. J'ai tout le temps peur qu'il lui arrive quelque chose, qu'un collègue lui manque de respect au boulot, ce genre de stress inutile, quoi... Je me demande en permanence si je lui témoigne suffisamment d'attentions ou de moments de complicité à deux. Et, bien évidemment, parce que cette relation est magique a bien des égards, il m'arrive encore de me demander ce qu'elle a bien pu trouver à un gars comme moi. Résultat, je m'émerveille 15 ans après avec une intensité sans cesse accrue du regard qu'elle me porte, sans trop savoir si je mérite autant d'égards.


Alors oublions un instant les rêves plus ou moins inaccessibles, les grands espaces et leurs héros. Je n'ai plus de rêve en stock pour le moment excepté l'obsession d'une vie professionnelle épanouissante. Mais à défaut de rêves, j'ai une réalité. Avec ma femme en point d'orgue de mon existence. Dont les qualités que je connais pourtant sur le bout des doigts parviennent encore à me surprendre et à m'émerveiller. Cette luminosité de tous les instants, cette capacité à ne garder que le verre à moitié-plein y compris les jours de forte houle, cette gentillesse qui la rend incapable du moindre calcul ou de la moindre mesquinerie, cette émotivité intacte y compris après vingt rediffusions des épisodes plus ou moins larmoyants de La Petite maison dans la prairie, ce débordement d'amour en toutes occasions.... Cet amour qu'elle donne sans compter et dont elle a tant besoin en retour.

Alors je ne sais pas si Maître Christian considérera que j'ai bien fait mes devoirs ou si je suis complètement hors-sujet. Je sais simplement que je n'aurais pas pu traiter le sujet autrement que sous cet angle avec l'état d'esprit qui est le mien en ce moment. Au final, je me suis encore dévoilé, un peu, beaucoup. Certains s'y retrouveront, d'autres moins probablement. J'assume. Et je dédie ce texte, dans sa partie rêve éveillé (histoire de quand même coller au sujet), à qui vous savez...

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mercredi 4 décembre 2013

Les Devoirs de Maître Christian





Thème de l'exercice imposé : Rédiger la biographie d'un personnage imaginaire en proposant simplement quelques moments clés de sa vie : la naissance, l'enfance, les études, les amis, les métiers, la vie sentimentale et amoureuse, les voyages, les maladies, la mort... Tu peux choisir un homme ou une femme et les placer dans le pays ou l'époque de ton choix.

Donc, voilà ce que cela donne : 


Emile Gobert est né le 12 mars 1926 dans une famille plutôt aisée pour l’époque d’un père exploitant agricole et d’une mère institutrice. Troisième d’une lignée de huit enfants dont cinq n’atteindront pas l’âge d’un an, il est marqué très jeune par la mort accidentelle de son frère ainé, Louis, dont il était très proche, d’une diphtérie mal diagnostiquée. Malgré une scolarité en dents de scie du fait de l’ampleur des travaux à la ferme, il décroche à 13 ans son Certificat d’Etudes Primaires. Ce sera l’ultime motif de satisfaction de sa mère qui décèdera moins de quatre mois plus tard en mettant au monde son dernier enfant, Jean.

Dès lors, Emile s’occupe à la fois de son tout jeune frère, seul rescapé avec lui de la fratrie, et de l’exploitation où il y a de quoi faire d’autant que les terres à cultiver ou à entretenir sont nombreuses. Son père André les tenait de son propre père et ce dernier avait eu à cœur de les faire fructifier au mieux afin que famille et descendance à venir ne manquent de rien. Mais avec à seulement deux pour gérer la ferme, les 24 heures de la journée n’y suffisent plus. Emile gardera de ces années valorisantes mais harassantes le goût du dur labeur.


A un an de la fin de la guerre, le jeune Emile est mobilisé sur le front. Il a 18 ans et se retrouve en première ligne. Lors d’un assaut, il perd partiellement l’usage de sa jambe droite. Il évitera l’amputation de justesse mais gardera à vie une démarche boiteuse qui le handicapera beaucoup, surtout pour les travaux à la ferme. Alors oui, il est vivant à une période où beaucoup n’ont pas eu cette chance mais il a du mal à s’en satisfaire. Par chance, sa jambe ne le fait pas souffrir et il ne ménagera pas ses efforts pour ne pas être un poids mort vis-à-vis de son père et de son jeune frère qui montre de belles dispositions dans l’effort pour le monde agricole.

Parce qu’il est jeune mais aussi parce que le traumatisme de la guerre lui rappelle à chaque instant que la vie peut être courte, Emile profite de chacun des moments où il peut souffler pour se rendre au village, passant son temps à conter fleurette aux filles qu’il ne laisse pas insensible. Il compense son apparence boiteuse par une faconde sans limite qui fait mouche. Emile multiplie les conquêtes mais ne s’attache pas, au grand dam de son père. D’ailleurs, Emile ne se mariera pas. Jamais. « Par manque de temps » répètera-t-il invariablement. Ou d’envie. Les années passent et Emile ne semble pas vouloir se fixer. L’existence qu’il mène, entre travail harassant et rares festivités, semble lui convenir.

Un drame va toucher Emile de plein fouet : la disparition tragique de son seul frère restant, Jean, lors de la guerre d’Algérie. A partir de là, plus rien ne sera vraiment comme avant. Emile, inconsolable, va se réfugier encore davantage dans le travail et la solitude. Car les journées qu’il passe avec son père vieillissant sont désormais sans parole. Chacun se tue à la tâche comme pour ne pas penser. Parler est devenu superflu. Les sorties au village se réduisent comme peau de chagrin.

En 1980, Emile enterre son père et revend la plupart de ses terres. Il ne garde que la maison, un peu de terrain et quelques bêtes. Il lève clairement le pied. Il peut se le permettre. Il n’a plus que lui à nourrir. L’été, il descend quelquefois au village, parler de la pluie et du beau temps au troquet sur la place. Ou se moque gentiment de ceux qui triment en plein cagnard. Lui a du temps désormais. Sa jambe est usée. Lui aussi. Il est las. Il survit plus qu’il ne vit tant il donne l’impression de se traîner. Sa maison est sale. Dans la cuisine, la vaisselle s’entasse. Encore faut-il qu’il prenne le temps de cuisiner.

En 1988, il accepte de mauvaise grâce un cadeau qu’il juge empoisonné : une touffe de poils de quelques semaines censée pallier sa solitude. Un putain de clebs pataud qui ventile avec sa queue comme un con et dont Emile est bien persuadé qu’il ne sera qu’une source d’ennuis. Ce sera une renaissance. Le vieil homme va réapprendre à vivre au contact de Toby. Désormais ils vont tout partager et l’un comme l’autre ne seront plus seuls.

Jusqu’à mourir ensemble ou presque. En octobre 2005, par une nuit d’orage, à 17 ans -et tellement plus en langage chien-, Toby tire sa révérence. Le 17 février 2006, Emile s’en va le rejoindre en espérant qu’il y aura une petite place pour un humain au paradis des chiens. A moins d’un mois de son 80e anniversaire.

Les Devoirs de Maître Christian




Sortant du métro, l’air frais de cette matinée me revigora un peu. A qui pourrai-je donc parler de ces rêves ?
Finalement, j’aurais dû la croire quand elle m’a prévenu, maintenant hélas il est trop tard. 

Vous l'aurez compris, les 1ere et dernière phrases sont imposées. Entre les deux, ben...j'ai fait ce que j'ai pu ! C'est parti ! 


Sortant du métro, l’air frais de cette matinée me revigora un peu. A qui pourrai-je donc parler de ces rêves ? Surtout, à quoi cela servirait-il ? Cesseraient-ils de revenir invariablement chaque nuit pour autant ? Je ne le pensais pas. Mais je devais m’en défaire au plus vite. Ma vie en dépendait.

-Celui de la nuit passée a encore franchi un cap dans l’escalade de la violence. Comme d’habitude, j’étais dans un endroit sombre, suintant et sale comme le serait la cellule d’isolement d’une prison perdue au fin fond de l’Amérique latine. Mes yeux peinaient à transpercer les ténèbres. Jusqu’au moment que je redoutais désormais le plus et qui me semblait arriver de plus en plus tôt : celui où la porte volait en éclat et où mon bourreau apparaissait. Un être sans visage armé d’une lourde chaîne qu’il faisait tournoyer avant de l’abattre sur moi avec une violence inouïe. Une fois, deux fois, dix fois… Je me tortillais comme un ver sur le sol humide, mains et jambes liées, tentant d’éviter les coups de mon tortionnaire, sans jamais y parvenir. Je hurlais sans m’entendre tandis que son rire, lui, pénétrait le tréfonds de mes entrailles. Au bout d’un temps qui me parut interminable, je me réveillai enfin, en sueur et en sang dans mon lit. Mes draps empestaient l’urine. J’avais mal partout et étais couvert de bleus et de plaies plus ou moins ouvertes. Comme chaque matin depuis bientôt trois semaines.

Je m’interrompis, jetant un regard vers mon ex-femme qui me regardait avec un drôle d’air. Elle semblait visiblement hésiter sur la conduite à adopter. Mais bien que nous soyons divorcés depuis bientôt deux ans, elle était celle qui me connaissait le mieux, me percevait le mieux. Dix-huit années de vie commune. Si elle ne me croyait pas, personne ne me croirait. Mais elle restait silencieuse.

-Le problème, continuai-je, est que chaque nuit, ce rêve, enfin, ce cauchemar plutôt, semble durer plus longtemps, si tant est que l’on puisse parler de temps écoulé concernant les rêves. Les coups sont plus nombreux et je me réveille chaque matin plus amoché que la veille. J’appréhende le matin où je ne me réveillerai pas. Où l’homme sans visage m’aura donné le coup de trop. Où un de mes proches s’inquiétant de ne pas me voir donner de signe de vie me retrouvera baignant dans mon sang.

Martha ne disait rien. Qu’avais-je espéré ? Je tenais un discours de taré, j’avais une tête pas possible, des cernes d’un mètre de large, des contusions partout. Alors quoi ? Elle aurait dû se montrer compatissante et avaler mes paroles ?

-Tu t’inquiètes que je puisse être l’un de ces proches ? demanda-t-elle enfin.
Je sourcillai. Je ne m’étais pas attendu à ce genre de réponse, plutôt surprenante en de telles circonstances.
-Tu t’imagines que tes silences ou tes absences puissent m’inquiéter ? continua-t-elle tandis que je me sentais de plus en plus mal à l’aise sans trop savoir pourquoi. Après ce que tu m’as fait ? Après que tu nous aies quittées, moi, les filles, la maison, du jour au lendemain pour une greluche à qui tu auras fait miroiter monts et merveilles avant qu’elle ne se lasse de tes vaines promesses. Après que tu aies tenté de revenir, la queue entre les jambes, comme le lâche que tu es ? Te croyais-tu à ce point indispensable ? Je t’ai prouvé à l’époque que tu ne l’étais pas en refusant que tu reviennes dans nos vies. Rien n’a changé depuis. Je ne serai pas ce proche qui te découvrira, Paul.

Elle se leva, prit son imperméable et se dirigea vers la porte.
-Mais… Tu me crois ?
Elle se retourna, eut un petit sourire en coin.
-Bien sûr que je te crois. Parce que tu ne m’apprends rien.
Je tressaillis. Je ne comprenais pas bien mais je n’aimais pas ce que j’entendais.
-Ne cherche pas à comprendre l’inexplicable, ajouta-t-elle comme si elle avait anticipé mes pensées. Tout a l’air si vrai et pourtant rien ne l’est. Rien de ce qui te concerne du moins. Tu n’es qu’un rêve. Le mien. Fabriqué de toutes pièces. Un rêve parfait au départ qui s’est étiolé par la suite. Un rêve désormais impossible dont je dois à présent me débarrasser. Je m’y emploie, sois en certain, mais tu ne me facilites pas la tâche. Un comble pour quelqu’un qui n’a jamais existé. Mais je ne suis pas pressée. Cela prendra le temps qu’il faudra. Savoir qu’à défaut de disparaître définitivement, tu souffres le martyre me suffit. Invariablement. Nuit après nuit. Sans pouvoir tenir infiniment. Jusqu’à te déliter complètement. Ça viendra, tu verras. Tu supplieras pour que cela arrive vite. Et tu seras alors libre comme je le serai également. Mort mais libre.

Elle avait parlé d’une voix légère, presque chantante. Elle pivota sur ses talons, fit un geste négligé de la main à mon intention, comme un adieu, et sortit. La porte se referma. J’étais seul. Sonné. K.O. debout. Je ne comprenais pas tout mais je savais déjà combien les prochaines nuits promettaient d’être traumatisantes. Alors quoi ? N’avais-je été que le fruit d’une imagination ? N’avais-je jamais vraiment existé autrement que dans l’esprit d’une femme malade ? Les fortes douleurs et courbatures sur chaque centimètre de mon corps me donnaient plutôt l’impression d’être bien réel. Me rappelaient aussi que j’étais en sursis. Jusqu’au retour de l’homme sans visage. Jusqu’à la nuit de trop. Celle où les chaînes vaincraient.


J’avais souri dans un premier temps lorsque Martha m’avait dit que je le regretterais lorsque je l’avais trompée une première fois. Finalement, j’aurais dû la croire quand elle m’a prévenu, maintenant hélas il est trop tard. 

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jeudi 26 septembre 2013

Les devoirs du Jeudi de Maître Christian




Allez, une fois n'est pas coutume, je vous balance les consignes d'entrée de jeu ! Bon, je ne vous cache pas que Maître Christian avait choisi la solution de facilité en me proposant pour la troisième fois l'exercice de la 1ere et de la dernière phrase imposées et que je me suis rebellé comme un beau diable pour qu'il me donne du neuf, de l'inédit ! Je n'ai pas été déçu du voyage, jugez plutôt :

"Choisir 3 lieux spécifiques de ton enfance qui gardent une valeur particulière dans ton souvenir. Les décrire en quelques lignes. Ensuite, raconter pour ces lieux une histoire anecdotique, un récit qui s'y rattache en y impliquant le lecteur."

Voilà, voilà, voilà... On y va ?

Ami lecteur (Hannibal ?), je ne te cache pas qu'il est bien difficile pour moi de choisir trois lieux spécifiques de mon enfance. Déjà, en trouver trois n'est pas simple. Je ne saurais expliquer pourquoi, cela a toujours été un mystère, mais j'ai finalement assez peu de réminiscences de mon enfance. Des flashs, quelques moments gravés, mais pas de souvenirs à la pelle comme ma femme, par exemple, pourrait en avoir. Je me demande souvent si "ma bulle" que je revendique à tout-va ne résulte pas d'une enfance que je n'aurais pas assez vécue, trop occupé à combler des manques plutôt que de profiter pleinement. Mon enfance n'a pas été malheureuse mais, à moins de ne pas en avoir conscience, je n'en ai pas retiré grand chose. Je n'en ai pas beaucoup de nostalgie. Paradoxal quand on sait que je suis quelqu'un de nostalgique par ailleurs. Va comprendre...

Heureusement, des lieux incontournables, il y en aura eu quelques-uns. Assez pour que je puisse m'acquitter de cet exercice périlleux émanant de l'esprit tordu de ce maître Christian que tu as appris à connaître au fil des semaines, cher lecteur. Tiens, puisque nous en sommes à parler de mon ami Christian, cela tombe bien. Car s'il y a eu un endroit dans lequel l'enfant que j'étais aura baigné, c'est bien la maison qu'il occupait avec sa maman. J'y passais la plupart de mon temps libre, sitôt sorti de l'école. Il faut dire qu'aller chez eux n'était pas bien compliqué, il me suffisait soit de descendre l'escalier de notre propre appartement (dont ils étaient propriétaires), soit, plus fréquemment, de passer par la fenêtre de notre salon que j'enjambais pour me retrouver dans leur cour arrière. Madame Rustan,  comme je l'ai toujours appelée, était ma grand-mère de cœur et elle me rendait au centuple l'affection que je lui portais. Tu m'aurais vu, ami lecteur, échanger pendant des heures avec elle et mon ami Christian. Dès la fin de l'école, pendant que ma mère travaillait encore, je passais la voir chaque soir, invariablement, pour boire l'orangeade, boisson madeleine de Proust par excellence, pour faire mes devoirs et regarder les cultissimes dessins-animés de mon enfance. Moi, l'enfant timide et solitaire, j'étais si bien en compagnie de cette dame si bienveillante qui me trouvait toujours des qualités même là où il n'y en avait probablement pas. Avec Christian, j'ai eu très tôt le goût de la lecture et j'ai pioché plus que de raison dans ses livres de poche. J'étais véritablement comme chez moi et si je n'ai pas une anecdote en particulier en tête, c'est vraiment dans le salon de Madame Rustan que j'aurai passé de merveilleux moments des années durant. Elle me manque.

Autre lieu lié à l'enfance : Emerainville, en Seine-et-Marne. L'allée du temps qui passe. Quel beau nom de rue, tu ne trouves pas ? C'est dans cette maison que j'ai passé mes plus belles vacances de Noël. J'étais déjà ado ou pré-ado en ce temps là et je ne te raconte pas quelle frénésie c'était à chaque fois dans ma tête lorsque j'arrivais en gare d'Austerlitz. Là, je retrouvais mon oncle Christian, ma tante Christine, mes deux cousins Christophe et Guillaume et le chien (Christmas puis Gipsy puis Huchka dite "La Huche", j'espère ne pas en avoir oublié en route). Et c'était parti pour deux semaines de malade où j'étais comme un coq en pâte au milieu de gens que j'aimais plus que tout. Dans la tête du gosse que j'étais, c'était un peu "Noël à Paris", quoi, c'était pas rien ! Les grosses bouffes en famille, les apéros à répétition dès que je fus en âge de les apprécier, les cadeaux, les vrais, ceux qui s'offrent sans chichis et qui émerveillent encore, les huitres, l'esprit de fête et les grasses matinées réparatrices qui vont bien. Jean-François, Chantal, Mémé Lapin et les filles, que du bonheur. Nathalie, adorable gamine, trop vite disparue. Simone, Papi Brossard. Tant de gens qui m'ont ouvert leur porte et leur cœur.
Bon, pour la petite anecdote (et pour rester en phase avec le sujet du maître), il faut quand même que je te parle de Claire. Bon, j'étais ado en ce temps là et cette fille me faisait clairement de l'effet. Une fille sportive et lumineuse qui voulait, rêve avorté entretemps, devenir pilote de ligne. La revoir chaque année était un vrai plaisir et une vraie attente. Et une vraie déchirure lorsque les vacances s'achevaient. Enfin, pour moi. Je n'ai jamais su quels étaient ses "sentiments", je crois qu'elle m'aimait bien vu le temps que nous essayions de passer ensemble à chaque fois mais bon, c'est quoi deux semaines dans une année ? Le reste du temps, nous correspondions. Ca a duré un certain temps puis nous avons perdu contact, il faut dire que je ne venais plus sur Paris aussi systématiquement et que nous grandissions chacun de notre côté. Au final, nous n'avons même pas réellement flirté mais Claire restera pour moi un excellent souvenir. Elle aura pleinement contribué à rendre ces périodes déjà joyeuses de Noël heureuses.

Tu me suis toujours ami lecteur ? J'espère que tu ne t'ennuies pas. Le problème, dans les souvenirs que l'on remue, c'est qu'il peuvent n'intéresser que la personne qui les a vécus. Donc, si c'est barbant pour toi, tu me le dis, surtout. Ou mieux. Plains-toi directement auprès de Christian qui a tant insisté pour que je te mêle à cette séance rétrospective et introspective si passionnante. En attendant, il est temps de nous rendre dans le troisième lieu qui a baigné une partie de mon enfance. C'était chez l'une de mes tantes, pas celle dont le mari m'enfermait dans la cave, non, une autre, plus gentille et qui me laissait vaquer à mon occupation favorite : le dessin. Ma tante habitait (et habite toujours aux dernières nouvelles d'il y a une bonne douzaine d'années) une ferme isolée de construction plutôt récente. Il y avait là une grande terrasse ombragée et une table longue qui n'attendaient que moi. J'amenais des tonnes d'encyclopédies animalières émanant des bibliothèques de la maisonnée et je passais les après-midi de mes vacances d'été à reproduire toutes sortes de mammifères. Je me demande bien quelle gueule cela pouvait avoir au final mais je me régalais. Le dessin a d'ailleurs eu une place prédominante chez l'enfant que j'étais. Dommage que certains adultes aient cru bon par la suite de m'en détourner mais bon, on ne réécrit pas l'histoire. Dommage aussi que ma centaine de vieux cahiers de dessins se soit volatilisée au détour d'un grand "nettoyage de printemps". J'aurais tellement aimé avoir un regard d'adulte sur tout ce que j'avais griffonné étant gosse. Les parents qui ne gardent rien, c'est quand même terrible...

Voilà. Difficile de conclure ce type d'exercice. On prend des bribes de vie, on se les rappelle à notre bon souvenir, on y revient sans trop savoir ce qu'on en a véritablement gardé au fond de soi. Merci à toi lecteur de passage ou de tous mes écrits d'avoir compulsé avec moi quelques pages du livre de ma vie, aussi pompeux que cela ait pu être. Bien à toi.
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