vendredi 30 janvier 2015

Utile...




Depuis quelques semaines, je suis bénévole au sein de deux associations : SDF n'est pas mon prénom et La Croix rouge. Les deux ont l'ambition jour après jour d'aider ceux qui sont dans la précarité voire parfois le déni. La première me tient particulièrement à cœur parce qu'elle n'en est qu'à ses balbutiements, parce qu'elle est le fruit de circonstances particulières. Parce que sur le sol de certaines tragédies peuvent aussi pousser de jolies fleurs porteuses d'espoir.

Pour un type comme moi qui gamberge en permanence, être bénévole n'a rien de facile. Il y a toujours une dualité entre le bien que je pourrais faire, le réconfort que je pourrais apporter, les mots que je pourrais trouver, le temps que je pourrais donner et le bien que je me fais. Parce qu'être bénévole, ce n'est pas que donner, c'est aussi beaucoup recevoir. Le temps que je consacre à ces associations, c'est autant d'heures où je sors de chez moi, où je me sociabilise au lieu de rester confiné entre quatre murs, où j'échange tout simplement. Où je revis vraiment.

Sauf que parfois, quand je triture plus que de raison mon petit cerveau, j'en viens évidemment à me demander si je mérite tout ce que j'ai en retour ? A qui fais-je du bien ? A eux ? A moi ? Je n'ai pas l'impression d'être altruiste, j'ai simplement un peu de temps à accorder à des personnes dont la détresse affective ou matérielle me touche. Le fait d'aller vers ces gens-là ne devrait-il pas être simplement la norme plutôt que d'être assimilé à de la générosité ? Tant que nous, bénévoles, sommes considérés comme des êtres altruistes alors cela signifie qu'aller vers l'autre, tendre la main n'est pas encore un automatisme pour tout un chacun. Pas encore une évidence.

Ce n'est pas un jugement que je porte évidemment. Regarder un SDF, le saluer, trouver quelques mots de réconfort plutôt que de passer gêné devant lui en faisant mine d'éviter son regard n'a rien de forcément évident. Parce que la gêne n'est pas du mépris. On ne sait pas comment se comporter, c'est tout. Je vais effectuer ma première maraude dans une semaine et rien ne dit que je serai à l'aise. Parce que nouer le contact, échanger, partager ne se règle pas en un claquement de doigts. Parce que je ne suis pas d'un naturel extraverti à la base. Mais je pars avec un avantage : une amitié naissante m'a rappelé que tous ces gens en difficulté avaient une histoire. Un vécu. Une famille. Un nom. Un prénom. Comme chacun d'entre nous. Et que personne n'est à l'abri de se retrouver dans la rue. Une perte d'emploi, un divorce, des tensions familiales, les étincelles qui mettent le feu aux poudres ne manquent pas. Tout ceci semble évident à condition d'en prendre conscience. Se diriger vers une personne en situation de précarité plutôt que de passer sans la voir, c'est aussi ne pas porter de jugement. On a la vie que l'on a. Mais le futur peut peut-être s'écrire autrement. Alors allez vers les gens. Soyez juste heureux de ne pas détourner le regard. Parce qu'un regard échangé, c'est déjà un dialogue.

Et moi dans tout ça ? J'espère juste être utile. Se sentir utile, ça n'a pas de prix. Il ne s'agit pas d'attendre quoi que ce soit de ses actions, simplement sentir qu'on a fait ce qu'il fallait. Jusqu'au jour d'après. Et le suivant... J'ai tellement connu de périodes où je ne me sentais bon à rien, utile à personne, plongé dans une déprime qui aurait pu m'engloutir si je n'avais pas été entouré... Ces périodes-là vont et viennent mais quand elles sont là, elles font mal. Elles font mal à soi et elles font mal à ceux qui nous aiment. Et si je n'ai jamais touché le fond, je suis bien convaincu que personne n'est à l'abri. Et c'est peut-être ma force que de savoir que tout est possible... dans le pire comme dans le meilleur. Etre lucide n'a rien de pessimiste et permet simplement d'être mieux armé, je pense. 

En tout cas, entouré comme je le suis, porté par l'enthousiasme de tant de personnes, je suis bien certain que le meilleur est à venir pour nos actions.

Et vu que, comme d'habitude, je suis incapable de conclure ce billet d'une façon qui me satisfasse, je vous laisse avec cette sublime chanson de Julien Clerc... " Utile "... forcément ! Incontournable.

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mercredi 7 janvier 2015

Hommage à Charlie Hebdo




Cabu, Charb, Tignous et Wolinski


Difficile de trouver les mots. Je regarde cette image de ces quatre piliers du journal satirique Charlie Hebdo depuis de longues minutes et rien ne vient sinon une infinie tristesse et même une envie de pleurer. Ils ne sont pas les seules victimes de cet acte terroriste barbare qui aura au minimum soufflé douze vies mais ils sont probablement l'essence même de ce qu'est (ou était) Charlie Hebdo. Wolinski et Cabu en étaient les deux dinosaures, arrivés dès les prémices de l'aventure Hara-Kiri en 1960 (dont Charlie en 1969 puis Charlie Hebdo en 1970 prendront la relève). A titre plus personnel et forcément réducteur à la vue de son immense carrière, Cabu aura été pour l'enfant de RécréA2 que j'étais l'amusant illustrateur du fameux "nez de Dorothée" entre autres dessins jeunesse à cette époque. Il avait ce côté Peter Pan qui lui donnait l'impression de ne pas vieillir. J'avais halluciné il y a quelques années en apprenant qu'il avait dépassé les 70 ans alors qu'il avait toujours cet air encanaillé d'éternel gamin. Quant à Charb, il était le dernier directeur de publication en date et dessinateur observateur particulièrement incisif des dérives de notre époque. Enfin, je ne connaissais Tignous que de nom mais en regardant ci et là quelques oeuvres, il avait lui-aussi la plume particulièrement acérée. De toute façon, pour officier dans un journal aussi irrévérencieux que Charlie Hebdo, il fallait assurément avoir de sacrées paires de couilles.

Aujourd'hui, ces quatre pointures du dessin au vitriol ont payé de leur vie leur attachement à l'un des principes fondamentaux de notre démocratie : la liberté d'expression, . Plusieurs autres personnes de leur équipe, qu'il ne faut bien évidemment pas oublier (dont Honoré), ont également été tuées ou blessées dans cet assaut sans précédent. Je veux juste avoir une pensée pour chacune de ces personnes, qu'elles eussent été dans l'ombre ou la lumière, et pour toutes celles et ceux qui les aimaient.

Charlie Hebdo, de par son refus de rentrer dans le rang et d'édulcorer ses propos, avait déjà connu des épisodes douloureux, le dernier en date étant jusqu'à aujourd'hui l'incendie de leurs anciens locaux. Ceux qui alimentaient le journal vivaient avec une épée de Damoclès sur la tête. Ils le savaient tous, certains devant même bénéficier d'une protection judiciaire. Mais ils ont décidé de continuer alors que le journal connaissait parallèlement des difficultés financières. Et de garder leur liberté de ton. Il est très facile de tenter de refaire le film lorsqu'un drame pareil se produit. Certains ne manqueront pas de s'interroger sur la pertinence de s'être entêté à rester sur la voie d'une certaine provocation alors que leur vie était menacée. Mais, à mon avis, on ne peut surtout pas les blâmer d'avoir voulu jusqu'au bout faire leur métier droits dans leurs bottes, dans le respect de leurs convictions les plus profondes. Il ne faut pas oublier que tous ces gens-là, Cabu et Wolinski notamment de par leur ancienneté, ont connu une liberté d'expression sans cesse malmenée depuis une grosse vingtaine d'années. Les sketches de Pierre Desproges sur les juifs et les arabes ne passeraient plus aujourd'hui alors qu'à moins de tout prendre au premier degré ils n'étaient que le reflet d'une époque, même s'ils demeurent d'une portée contemporaine assez inquiétante. A l'époque, Charlie Hebdo dépotait déjà mais il n'était pas le seul. Les émissions irrévérencieuses étaient légion (Droit de réponse, Le petit rapporteur...), les humoristes aussi (Desproges, Bedos, Coluche...). Alors qu'aujourd'hui, dans le paysage médiatique et artistique aseptisé actuel, Charlie Hebdo faisait vraiment figure d'épouvantail, un peu seul contre tous les biens pensants. Bref, le tribut est effectivement très lourd à payer, il n'y a même pas de mot assez fort pour traduire le dégoût que je ressens devant ce carnage et les motivations de ses bourreaux, mais je persiste à penser que les gens de Charlie Hebdo qui sont morts ce mercredi ont été jusqu'au bout fidèles à leurs convictions et à leurs engagements. Je les respecte profondément pour ça. Cela ne les fera certes pas revenir, pas plus que ça n'atténuera la peine de leurs proches ou de gens comme nous désormais tous un peu orphelins mais...

J'ai volontairement décidé de ne pas évoquer (ou si peu) les responsables de cet attentat. Parce que les amalgames sont faciles et que je ne suis pas sûr d'avoir le recul nécessaire. Parce qu'une enquête est en cours et que je souhaite simplement qu'elle débouche sur des arrestations et des sentences exemplaires. Parce que je ne comprendrais jamais que, quelques soient les motivations et les religions, on puisse prendre du plaisir à ôter la vie. Parce que parler d'eux serait déjà faire trop d'honneur à ces misérables.

Parce que, tout simplement, comme des millions de gens aujourd'hui, je suis un peu en deuil, abasourdi, sonné par ce qui vient de se passer, et que je ne veux penser qu'à ces personnes injustement tombées parce qu'elles avaient juste émis le souhait de rester libres.

Pour ce que ça vaut, soyez certains qu'on ne vous oubliera pas ! 

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