mardi 27 février 2018

La déception "Cintrée", le miracle "La boîte à 1 franc"




Je viens de refermer le dernier ouvrage du très sympathique et talentueux Jean-Luc Loyer, Cintrée, et je dois bien admettre que j'ai été particulièrement déçu. L'histoire, que j'esquisserai à peine ici, était prometteuse sur le papier : deux âmes en peine de par notamment le rapport conflictuel à leur corps, obésité pour l'un, anorexie pour l'autre, se croisent et parcourent dans la difficulté comme dans une certaine forme de tendresse un pan de vie ensemble. Quand on sait que l'oeuvre est largement autobiographique bien que romancée et quand on connait le talent de Jean-Luc Loyer pour raconter avec tendresse et émotion de belles histoires, aussi cruelles soient-elles aussi parfois, il y avait vraiment de quoi espérer un nouveau chef d'oeuvre, 18 ans après La boite à 1 franc. Peut-être avais-je trop d'attentes, sans doute même, mais quand même, passer à ce point au travers d'une oeuvre, ce n'est pas banal. A aucun moment, je n'ai vibré ni même ressenti la moindre forme d'empathie pour les personnages et leurs "péripéties" somme toute ordinaires. Je suis resté à quai, je me suis même vraiment ennuyé pour tout dire. Le pire est que je ne saurais pas expliquer pourquoi. L'histoire se déroule mais la mayonnaise ne prend pas. J'avais l'impression d'assister à des scènes de la vie quotidienne de l'extérieur et de m'en foutre royalement. 
Et c'est un sentiment que je n'ai pas aimé ressentir tant j'ai du respect pour l'auteur et tant je lui suis reconnaissant de l'infini plaisir de lecture qu'il m'a offert en 2000. Alors que là, c'est un peu comme s'il s'écoutait parler. Et, double manque de pot, même si son style de dessin reste facilement identifiable, j'ai trouvé son trait moins percutant et ses compositions moins inspirées, moins expressives. Je pense que dans quelques semaines, je tenterai une relecture parce qu'il y a une grosse part de moi terriblement frustrée de n'avoir pas pu / su apprécier le Loyer cuvée 2018.

Il n'en reste pas moins que, comme je le disais plus haut, Jean-Luc Loyer a signé en 2000 un bijou d'émotion : La boite à 1 franc. C'est une oeuvre majuscule que j'ai lue et relue un nombre incalculable de fois. Je suis persuadé d'en avoir déjà parlé, cela ne me semble pas possible autrement, mais pas moyen de remettre la main sur un billet de blog dédié. Et pourtant je suis remonté loin, bien avant Epistol'Arts ! 
La boite à 1 franc, c'est un hymne à l'enfance, c'est l'émerveillement face aux images de la première télé qui entre dans le foyer, c'est le désarroi d'un enfant et de sa famille confrontés à la maladie d'un proche, c'est le fragile équilibre entre les premières épreuves de la vie et de vrais moments d'insouciance. La boite à un franc, c'est un bonbon doux amer qu'on souhaiterait ne jamais finir tant il imprime durablement dans la tête des foules d'images d'une époque révolue, magnifiées par l'expressivité du trait de Loyer.
La boîte à un franc, c'est surtout un plaisir de chaque lecture. C'est sans doute ce que j'espérais retrouver, probablement un peu naïvement, avec Cintrée. Un état de grâce est forcément difficile à reproduire, surtout quand il est évidemment subjectif. 

Je vais relire le Loyer de 2000. Pour celui de 2018, je vais attendre encore un peu...

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mardi 20 février 2018

Chef d'oeuvre : Les Bracelets rouges





Il y a quelques minutes s'est achevée la première saison de Les Bracelets rouges, libre adaptation d'une série espagnole. J'avais été très enthousiaste à la vision des deux premiers épisodes il y a deux semaines. A l'issue de cette première salve de 6 épisodes (la saison 2 d'ores-et-déjà annoncée en comptera 8), je n'ai qu'une chose à dire : bravo et merci pour ce petit chef d'oeuvre d'émotion et d'intelligence.

Faire une série centrée sur des adolescents confrontés à la maladie ou au handicap n'était pas sans risque car c'est une thématique naturellement anxiogène et casse-gueule. D'ailleurs, les moments durs ne manquent pas pour ces jeunes qui doivent apprendre chacun à vivre avec quelque chose auquel ils ne sont pas préparés, qui les dépasse et qui fait voler en éclat tous leurs repères. Mais la vérité est que cette histoire est avant tout une ode à la vie, à l'espoir, à l'amitié, au partage, à l'amour aussi. Ces moments de vie ensemble ne se font pas sans quelques tensions, entre la difficulté de s'apprivoiser, l'émergence de quelques jalousies adolescentes et la peur d'un lendemain aux contours bien trop flous. Mais ils sont aussi le théâtre de fous-rires, de complicités au final indéfectibles, d'accomplissements de soi et d'optimisme débordant. Et comme un signe de ralliement, ces bracelets rouges ont une symbolique très forte. L'amitié et l'unité plus fortes que la maladie. Et toujours l'espoir, coûte que coûte.

L'une des forces de la série est de ne pas s'être cantonnée à l'existence de ces 5 jeunes mais d'avoir su montrer, avec une qualité d'écriture extraordinaire, la détresse des parents ou des proches qui sont souvent démunis, maladroits ou impuissants face à la maladie qui frappe ceux qu'ils aiment par dessus tout et qu'ils ne parviennent plus à protéger. Les rapports des patients avec les équipes de soin et les spécialistes est également extrêmement bien rendue. Là-aussi, des liens se créent et chaque membre du personnel, à quelque échelon que ce soit, est partie intégrante de ce microcosme où malades et professionnels se côtoient sans cesse.

Une autre force des Bracelets rouges est son réalisme. On s'attache tellement aux personnages qu'on en viendrait à souhaiter un happy-end. Sauf que, dans la vie, hélas, c'est aussi parfois la mort qui gagne. A ce titre, le final est un pur moment d'émotion, entre tristesse immense et implacable évidence de l'extrême fragilité des choses telle un funambule sur un fil. Une fin à la fois injuste mais nécessaire parce qu'ancrée dans une réalité profonde.

Je ne saurais conclure sans saluer l'interprétation remarquable de justesse de l'ensemble de la distribution. Les acteurs sont extraordinaires, avec une mention particulière à ceux qui se sont mis dans la peau de ces adolescents confrontés à la pire épreuve de leur courte existence. Ils sont prodigieux de naturel dans un exercice d'équilibriste tout sauf facile. A aucun moment, ce n'est surjoué ou déjoué. De bout en bout, la partition est juste... parfaite.

Si une saison 2 devrait être tournée dans le courant de l'année pour une diffusion prévue début 2019, cette première saison se suffit pour le moment à elle-même et il serait vraiment dommage de passer à côté, soit en replay soit lors de la sortie DVD et BR. Les Bracelets rouges, un vrai petit bijou de télévision ! 

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samedi 3 février 2018

BD en folie (2) : Betty Boob et Le voyage d'Abel







J'ai rarement autant lu de BD en si peu de temps et, le top dans tout ça, c'est d'avoir presque un coup de cœur à chaque fois ! Moi qui ne lisais presque plus dernièrement, je suis autant comblé de ce que je dévore que de la redécouverte du plaisir de lire !  Après la fournée d'il y a quelques jours, on remet donc le couvert avec, pour commencer, un coup de cœur majuscule : Betty Boob. 

Cette BD hors-norme signée Véro Cazot (scénario) et Julie Rocheleau (dessins) relate l'histoire d'Elisabeth, une jeune femme atteinte d'un cancer du sein qui subit une mastectomie et doit réapprendre à vivre avec un corps mutilé dans une société où tout écart à la norme se paie cash. On pourrait croire à une BD sinistre, austère, déprimante mais il n'en est rien. C'est à un festival de gaieté, de poésie, d'optimisme et de couleurs que nous convient les deux autrices. Bien-sûr, la gravité est présente (acceptation de soi, isolement, regard des autres, abandon...) mais le personnage d'Elisabeth est déjà d'une telle force en soi, si bouillonnant d'humanité qu'il nous emmène dans le tourbillon de son existence. C'est un livre douloureux mais qui fait du bien, remarquablement servi par le dessin tout en émotions de Julie Rocheleau qui livre là une oeuvre graphique d'une incroyable maîtrise et d'une beauté folle. Les compositions,toujours originales et riches en détails, ont du demander une sacrée charge de travail pour arriver à un tel résultat.  

L'autre originalité de l'histoire, en dehors de sa thématique peu abordée et de l'excellence de son traitement graphique, est de ne proposer aucun dialogue. L'ensemble est muet mais la compréhension est parfaite. Muet ne signifie pas que le livre se referme en quelques minutes, bien au contraire. Achat hautement recommandé, pour ne pas dire indispensable. Il y a même ce site, qui en parle tellement mieux que je ne le fais : c'est ICI.





Que n'ai-je pas déjà dit sur Bruno Duhamel ? Depuis que j'ai découvert cet auteur extrêmement talentueux il y a quelques semaines (courrez vous procurer ses deux derniers bijoux, Le retour et Jamais), c'est un peu comme une drogue : j'y reviens toujours. La preuve avec Le voyage d'Abel, co-signé avec Lisa Belvent en 2014. Un petit bijou d'émotion en 72 pages, édité à très peu d'exemplaires (1000) et désormais seulement disponible via Bruno Duhamel ou la page du petit éditeur Les Amaranthes. Abel est un fermier qui n'a rien connu d'autre que ses terres, ses bêtes et une race de chien un peu plus con de génération en génération qu'il se coltine un peu malgré lui. Au crépuscule de sa vie, il est amer et ne supporte plus cette vie d'enraciné. Lui, ce qu'il voudrait, c'est voyager, changer de vie, devenir marin, parcourir le monde. Que les images qu'il se fait lors de ses multiples lectures de contrées lointaines prennent vie. Mais comment partir lorsque l'on n'a pas appris ? Comment donner du sens à ses envies et à ses rêves ? Comment quitter ce que l'on a toujours connu ?

Une chronique campagnarde belle et simple mais profonde de bout en bout qui parle de tous ces gens qui aspirent à un ailleurs. Une oeuvre forte, poétique, drôle, désabusée parfois, extrêmement fluide grâce au talent narratif de Lisa Belvent. Quant au dessin de Duhamel, je n'ai plus de mots. C'est juste superbe. Chaque scène, chaque plan, s'intègre avec une telle évidence dans le canevas de l'histoire que l'équilibre trouvé a quelque chose de presque miraculeux. Les paysages sont une nouvelle fois magnifiques et le trait de Duhamel épouse parfaitement le rythme d'une histoire qui prend son temps. Encore une oeuvre majuscule, je crois qu'il va falloir s'y faire ! 

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